LA MONTEE AU CARREAU

Il est difficile de parler du carreau du temple sans parler de la rue Dupetit Thouars, cette rue qui mène à l'édifice. Elle est le chemin principal emprunté par les clients venant du métro temple ou république. La pratique commerciale était la même que sur le marché, racolage et marchandage.
Il n'était pas rare de retrouver des commerçants à la fois sur le marché et en boutique dans cette rue. Tout comme les vendeurs employés qui finissaient un jour par se lancer à leur compte sur le marché. J'ai été de ceux là. Après avoir commencé comme portier-vendeur dans une boutique, je m'installais sur le marché.

 
2010 le carreau du temple
 

Et dans la rue aussi, il fallait arrêter le client. Pour éviter qu'ils aillent au marché mais aussi chez les concurrents. Car tout au long de la rue était aligné une douzaine de magasin regorgeant de marchandise.  Tous les arguments étaient bons pour forcer le client à entrer dans la boutique. Le catalogue était souvent le dernier, le désespéré. "Tenez, prenez le catalogue alors" et il fallait lier le geste à la parole, prendre le risque de lâcher le bras du client, et partir vers la porte de la boutique en espérant que le client suive. Alors il fallait calculer, pour ne pas partir trop vite trop loin, sinon vous semiez le client !
Il était d'ailleurs mauvais d'aborder le chaland de côté car cela obligeait de tirer son bras à un moment ou à un autre pour l'arrêter. C'était toute la différence entre l'accompagner et l'arrêter. Un bon moyen était de se poster devant. Alors quelque fois s'improvisait une danse client-vendeur sur le trottoir , un couple finissait par se scinder et c'était encore raté ! La meilleur façon résidait à se positionner au bord du trottoir pour rabattre le client vers le magasin. Cette situation était aussi stratégique pour espionner les entrées et sorties de chez les concurrents. Je vous avais dit que la technique était la même que sur le marché.

 
On devait connaître l'étalage des concurrents pour voir ce qui intéressait les clients qui s'y arrêtaient. Si bien que l'accroche était simplifiée car vous disiez au client :" j'ai le costume bleu marine que vous cherchez...". Certains s'étonnaient et d'autres même pas et vous suivaient facilement dans le magasin. Tout était renseignement sur le client, sa façon de marcher, sa réaction en réponse aux premières  accroches, son style vestimentaire, qui décidait de la femme ou de l'homme... 


Le profil client se dessinait au fur et à mesure si vous étiez attentif. Un bon portier pouvait faire entrer un client en disant au vendeur :"Monsieur Marcel, Un blouson bordeau taille 38 pour madame, s'il vous plait". Quelque fois c'était de l'intox et la femme rétorquait : "ho ! C'est pas pour moi c'est pour mon mari !" ou encore "Ha non pas bordeaux !" Et voilà c'est ce qu'on voulait savoir...

Un théâtre, oui chaque matin nous venions au théâtre et nous étions les acteurs. Notre travail était un jeu. Rien ne nous était impossible et c'est à qui irait le plus loin dans l'audace, comme dans une cour d'école. Là un vendeur faisait monter un client sur un escabeau pour marquer son ourlet de pantalon en prétextant avoir un lumbago, un autre vendait une veste en fourrure femme à un garçon, un dernier tordait férocement la joue d'un enfant turbulent en lui disant : "hein que tu l'aimes bien ce blouson !" Les ventes avec passage de main où l'on appelait un collègue en disant :"Patron on peut faire ce prix à monsieur ?" Et le collègue se faisant passer pour le patron validait la vente.

 
1978 le carreau du temple Laurent était mon premier patron et m'initia à ce métier. Il a été comme un grand frère avec qui je partageai mes premiers pas dans ma vie d'homme.
Il sera le dernier commerçant de cette époque à quitter la rue dupetit thouars.
Il fait partie des rencontres importantes de ma vie et de moments inoubliables passés ensemble.

 


Le brassage ethnique et culturel avait créé un langage, mélange d'argo, de verlan et de yiddish.  Le bouclard était le magasin, dérouiller était encaisser une vente, un schmock était un abruti, un chabert un gogo, une reféa une bonne affaire désignant aussi bien un bonne vente qu'une charmante jeune femme ouverte à la rencontre !  Les clients venaient de toutes les provinces françaises pour faire une affaire et se mélangeaient aux différentes communautés, antillaise yougoslave ou asiatique. Chaque vendeur piquait des mots aux uns et aux autres, ce qui enchérissait le langage.

Cette période reste pour moi celle où j'ai pu tisser des liens amicaux indéfectibles. Il y a ceux qui y étaient et les autres...

 

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