UN MATIN AU CARREAU par Richard Raveau
 
Je bondissais du lit et me précipitais dans la salle de bain. De mes mains je m’aspergeais d’eau froide brutalement à plusieurs reprises et me frottais énergiquement le visage plus pour me réveiller que pour me laver. L’eau ruisselait sur mon corps nu et faisait naître quelques frissons. Ma barbe était quelque peu râpeuse, mes yeux gonflés de sommeil, mes cheveux encore en bataille, qu’importaient,  l’urgence primait :
« Après tout c’était moi qui avais choisi ce boulot, personne ne m’avait poussé. 7h26 ! A 7h30 c’est carotte ! Je n’étais pas obligé de me coucher à 3h00 du mat non plus… »
J’enfilais dans le même temps une jambe de mon jeans et un bras dans une manche de sweat, courait à cloche pied pour chausser mes tennis, celles qui n’avaient pas de lacets, me cognais la tête, que j’avais dans mon sweat, dans la porte, attrapais les clefs et la médaille au vol et disparaissais dans l’escalier en claquant la porte. S’en suivait une course effrénée dans la rue déserte. A une autre heure, il y a toutes les chances que l’on m’eût pris pour un voleur à l’étalage et je sais de quoi je parle pour en avoir poursuivit plus d’un ! Je ne ressentais pas le froid glacial de ce début de matinée concentré que j’étais sur ma course ou plutôt sur mon but : arriver à temps. Et presque tous les matins c’était la même chose. Il paraît que l’avenir est à ceux qui se lèvent tôt ? Et bien, je n’en avais pas d’avenir à ce moment ! Qu’importe pour l’instant mon angoisse était de ne pas entendre la cloche sonnée… Trop tard elle sonna ! - Et quand la cloche sonna moi j’avais chaud ! - Je trouvais les ressources d’accélérer à tel point qu’il me semblait ne plus toucher terre. Je traversais la rue avant même qu’une voiture n’ait pu freiner pour me laisser passer, glissais dans l’entrebâillement de la lourde porte d’acier et d’un plongeon ultime, smashais la médaille dans le panier.
Plié en deux, je tentais de reprendre mon souffle. La gorge me brûlait à chaque passage de l’air. La cloche finissait de résonner et laissait place au bruit de vaisselle que faisaient les médailles ferreuses en s’entrechoquant dans le panier. Marcelle n’avait pas d’âge tout comme cette urne en osier qu’elle secouait dans tous les sens. Le pire c’était l’odeur, pas du panier, de Marcelle ! Je ne supportais pas ces émanations corporelles qui fouettaient les narines de bon matin. L’immuable imperméable, emprunté à une série de Colombo, sûrement un des premiers épisodes, lui servait d’habit, été comme hiver, et je me demande encore s’il ne lui servait pas de pyjama vu l’état froissé dans lequel il était constamment. Qu’y avait-il dessous ? Ou plus, combien étaient-ils dessous ? Car il devait être plusieurs c’est pas possible ! Il vaut peut-être mieux ne pas le savoir, en tous les cas elle avait du mal à le fermer ! Tous les pulls et autre empilage de vêtements contribuaient à arrondir la silhouette certes, mais ils n’étaient pas seuls en cause. Et la ceinture nouée sur son gros ventre où devait s’écraser une forte poitrine tombante, donnait tout son sens au mot saucissonné. Et ses cheveux !! Séparés par une raie centrale pailletée de pellicules, ils s’affalaient sur les oreilles et se terminaient en filasse grasse et collante. Mais elle était brave la Marcelle et chaque matin elle aboyait les noms de chacun à chaque tirage de médaille.
Je ne sais pas depuis quand datait ce rituel, mais il me rappelait surtout les cours d’école au moment de l’appel. Etait-ce le fait que le lieu soit aussi géré par l’administration que l’on y retrouvait les mêmes procédures ? Quoi qu’il en soit, j’étais déjà en retard à l’école et cela n’avait pas évolué, mais aujourd’hui l’enjeu était mon chiffre d’affaire et cela ne revêtait pas la même importance. Marcelle était la placeuse du marché et l’appel servait à chaque commerçant pour choisir son emplacement. Plus vous étiez appelés tôt, plus vous aviez de choix, mieux vous pouviez vous placer.
Le sol en béton du marché était quadrillé de rectangles d’un mètre de long et de cinquante centimètres de large. Un tableau en bois clouté le reproduisait à la perfection. A chaque tirage, chacun venait chercher sa médaille comportant son nom pour l’accrocher sur le tableau au clou de l’emplacement désiré. Ce tirage au sort donnait sa chance à tous  de récupérer les bonnes places. Elles étaient réputées être à l’entrée, et bien que le bâtiment en comportait plusieurs, il y en avait bien sûr de plus empruntées. Régit par un règlement draconien, le commerçant avait le droit de prendre trois mètres lors d'un 1er passage, qu’il rallongeait éventuellement d’autant de mètre qu’il souhaitait à la fin du tirage, à la condition qu’ils n'aient pas été pris par quelqu'un d'autre !
Le tintement de la cloche indiquait la fin de remise des médailles dans le panier. Passé ce délai, c’était amputer ses chances de placement puisque qu’il ne pouvait se faire qu’après la «rallonge» ! Cet instant folklorique était donc la manière la plus désagréable possible de commencer la journée puisque lié au stress d’un tirage au sort, à l’animosité ou au bon vouloir des confrères vous précédant. Les rancunes de la vieille trouvaient là leur apothéose et au-delà de la fin des remises de médaille, la cloche sonnait l’heure des règlements de compte. Règlement de compte à OK Karo !!
  Il se racontait qu’à la «grande époque», dans les années 60-70, les commerçants étaient si nombreux que l’on procédait à plusieurs tirages. Les plus anciens d’abord, les nouveaux ensuite, on ne pouvait prendre qu’un mètre avant rallonge. Imaginez ne vendre que sur trois mètres ! La promiscuité était telle, qu’elle donnait lieu à de nombreuses bagarres, arrangements et autres diverses magouilles. On disait même, que certaines places se revendaient, ce qui était interdit puisque les places appartenaient à la ville de Paris et faisait l’offre d’une location journalière.
Mais ce matin là, du tirage au sort il ne restait qu’une part de folklore, les commerçants moins nombreux s’étaient partagés le lieu et chacun y avait trouvé sa place, des habitudes s’étaient prises. Le renouvellement moins important, ils s’étaient étalés, mais il restait de temps à autre quelques coups de gueules, des vengeances liées à une rancune de la veille. Alors on piquait la place habituelle d’un commerçant, qui répliquait en se plaçant juste trois mètres derrière l’intrus, empêchant toute rallonge. Et les invectives fusaient, et le déballage commençait, pas celui des produits, celui des insanités et certains en ce domaine étaient mieux équipés que d’autre, à croire que la nuit leur servait à les ressasser. Cela faisait rire tout le monde, jusqu’au jour où vous étiez concerné et là vous vous aperceviez que même une nuit de révision ne suffisait pas à suivre !
Chaque commerçant exerçant sur le lieu devait être titulaire d’un registre du commerce et ne pouvait avoir d’employé. Cela créait des situations uniques et pittoresques où un couple pour travailler, devait fournir deux registres du commerce comme deux entités différentes. Et les couples étaient nombreux, ajoutés aux associés, il était même difficile de trouver des commerçants seuls. Du même coup, il était difficile de «gêner» un concurrent sans se voir encerclé par le couple ou les associés et alors pour travailler c’était même pas la peine ! Sauf avoir la chance de «sortir» avant les autres et là il fallait faire une OPA sur les places !
Je n’avais pas entendu l’appel de mon nom à croire que le souffle en plus de m’arracher la gorge me bouchait les oreilles. Quel coup de chance, ma médaille jetée dans les dernières était-elle restée sur le dessus du panier ? Naïvement, j’avais longtemps cru en la loyauté des tireurs, mais force était de constater que la main plongée dans la nasse remontait avec plusieurs médailles, ce qui permettait au moins de les trier rapidement, au mieux de les placer dans l’autre main où il y avait des médailles jamais entrées dans le panier. Je m’en veux encore d’avoir été dupe d’un tour de passe-passe aussi grossier. Mais qui dit placier dit bakchich et il en est ainsi sur tous les marchés de France et de Navarre, peut-être même du monde !
Ce marché avait la particularité d’abriter des commerçants sédentaires, qui pouvaient aussi se rendre sur d’autres marchés de France, foires ou autres comités d’entreprises. Mais peu le faisait et c’était donc une seconde famille que l’on retrouvait chaque matin. Et comme dans toutes les familles, il y a ceux que l’on aime et ceux que l’on n’aime pas, ceux à qui l’on parle puis ne parle plus, puis reparle. Bref, rien que du normal ! Et le rite de l’appel était le moment des retrouvailles, où l’on se côtoyait, se saluait, un matin avec l’un, un matin avec l’autre. Certains avaient des manies, des habitudes, souvent régies par la superstition. Ainsi pendant qu’un impassible mangeait sa banane, un autre impatient glanait les saluts, une manière à tous les deux de cacher leur angoisse alors qu’ils étaient sûr de retrouver leur place, en principe ! Ils y avaient ceux qui ne posaient leur médaille qu’à l’ultime instant, ceux qui commençaient à monter leur étalage et ceux qui arrivaient en retard. Le dernier coup de cloche passé, qu’il était drôle de voir le retardataire traverser le marché en courant, tout en s’égosillant dans un « voilàààà » désespéré ! Les anciens étaient plus loquaces car sûrement réveillés assez tôt. Les nouveaux, souvent plus jeunes, affichaient l’air renfrogné des ados que l’on sort du lit, et à voir leur air maussade voire bourru, on comprenait leur irritation de s’être levés si tôt pour une telle cérémonie !
Maintenant il fallait que j’aille me placer et un autre jeu commençait, personnel cette fois. A chaque jour sa technique pour éviter les effluves agressifs de Marcelle : le contournement, l’apnée, l’émissaire…! J’optais pour l’émissaire ne pouvant pratiquer l’apnée après une telle course, le contournement paraissait difficile puisque le précédent était encore au tableau, le pire aurait été que l’on se croise devant elle, l’horreur ! Je ne pris pas le risque et choisissais donc comme émissaire François mon prédécesseur, respectant la règle du : c’est celui qui y est qui y reste. Je lui demandais de poser ma médaille au 128 comme ça à lui le plaisir des senteurs matinales. Sans attendre la fin du tirage, je m’éclipsais en sachant que j’aurai ma rallonge, mon emplacement n’était pas assez convoité et les bagarres avaient plutôt lieu le samedi, journée de plus forte affluence.
 
 
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